111 notes pour Lacoste (Fragments)

À paraître en 2015 chez D-Fiction.

Comment vivre ? Comment penser ? Comment choisir ? Pourquoi renoncer et se mutiler ? Pourquoi croire manquer en n’achevant pas de répondre ?
Emmanuel Fournier

Estimé comme une donnée structurale de l’existence, le consentement meurtrier est peut-être un des éléments de la vie en société.
Arlette Farges

© Marc-Antoine Serra

(…)

XXXIX
Anne Prospère modèle de Justine ? Contrairement à Juliette, la jeune chanoinesse bénédictine n’était pas une lectrice de Spinoza. 

XL
Le corps humain, en effet, est affecté d’un très grand nombre de façons par les corps extérieurs, et lui-même est disposé de manière à affecter les corps extérieurs d’un très grand nombre de façons. C’est ce que Sade lisait dans Spinoza.

XLI 
Cet état du corps d’une Anne Prospère trahie, jalouse et décidant de la rupture entraina-t-il un désespoir réel chez Donatien ? Doit-on accorder crédit à ce qui se dit (et se masqua) d’une tentative de suicide de sa part ?

XLII 
Vous n’êtes à mes yeux qu’un monstre abominable que je ne puis fuir avec trop d’ardeur.

XLIII 
Renée Pélagie s’adressant à celle qu’elle appelle encore « sa chère petite sœur » et qui hésite entre un mariage et le couvent lui précise « Cependant, si vous trouviez joie à être chanoinesse, cela vaudrait mieux que tout, et tout le monde en serait plus tranquille ». Plus tard, dans les lettres à son mari elle s’interdira toute allusion à l’existence de sa sœur. Elle ne lui annoncera pas sa mort survenue le 13 mai 1781 alors qu’il est détenu au fort de Vincennes.

© Marc-Antoine Serra

XLIV 
S’aveugler assez pour pouvoir survivre. Croire savoir sous prétexte de désirer voir. Voir venir sans savoir ce qui va advenir. Douter d’avoir voulu éclaircir et s’empresser de méconnaître. Penser avoir entrevu et se convaincre d’avoir rêvé. Constater préférer achever pour à nouveau respirer. Refuser de croire de peur de cesser de vivre.

XLV 
Un matin je m’éveille et me souviens brusquement de ce vers de Villon que j’aimais tant sans trop bien le comprendre 
« Rien ne m’est plus sûr que la chose incertaine ».
Je me dis que Sade est un chien fou et que sa vie pourrait tout entière s’éclairer à ce vers.

XLVI 
Ici entre la Mère des deux soeurs. Madame de Montreuil autrement dit La Présidente. Désormais elle veut la peau de son gendre. Peu importe l’absence remarquable de sa mère à lui. Ce trou dans son enfance. Cette peut-être blessure.

XLVII
Sade et les châteaux : Lacoste, Miolans, Vincennes et la Bastille.

XLVIII
Il est fou d’imaginer qu’on doive rien à sa mère. Et sur quoi donc serait fondée la reconnaissance : sur ce qu’elle a déchargé quand on la foutait ? Assurément il y a de quoi. Pour moi je n’y vois que des motifs de haine et de mépris. Nous donne-t-elle le bonheur en nous donnant le jour ?… Il s’en faut. Elle nous jette dans un monde rempli d’écueils et c’est à nous à nous en tirer comme nous pourrons.

XLIX
Montaigne nous a révélé que le savoir-vivre était notre seul et glorieux chef d’œuvre. Je voudrais m’interroger sur le « savoir-vivre » de Sade. Ce violent vivre associé à un sachant (la mort, le vide, l’absence). Si la société du spectacle a beaucoup de précédents religieux, la catégorie actuelle du rituel incessant, sa mise en scène, sa mise en ordre insupportable par instants donnent au spectre de Sade une fraîcheur surprenante. Il me regarde. 

L
Je retourne sur ses terres. Je lis ses lettres. Je m’invente une rencontre.

© Marc-Antoine Serra

LI
Sade s’en fout. Il avance masqué, ne confesse rien, garde par devers lui son goût du secret (et du sucré) tout en demeurant en accord avec lui même. Ecrivant, il tente d’élucider, d’avancer alors qu’il est condamné à l’immobilité. 

LII
Il garde ses forces pour affronter le réel. Sous toutes ses formes. Il y veille.

LIII  
Enfermé, son corps est une tombe. Il la ranime en y introduisant breuvages, nourriture et ce qu’il nomme flacons. Tous les trous sont alimentés. Le corps est un fourneau. 

LIV
Une corbeille de fruits composée de 12 pêches, 12 brugnons, 12 poires de beurre, 12 grappes de raisin. La moitié du tout mûres, le reste capable de se conserver trois ou quatre jours. Deux pots de confiture. Une douzaine de biscuits du Palais-Royal dont six soufflés à la fleur d’orange. Et deux livres de sucre. Deux livres de chocolat. Une boite de pastilles de chocolat. Une demi-livre de guimauve. Deux grands pots de confiture de six sortes. Deux boites de confiture sèche. Un bocal de pêches à l’eau de vie.

© Marc-Antoine Serra

LV
Retour à l’hiver 74-75. Sade le passe à Lacoste, avec Renée-Pélagie. Exit Anne-Prospère.  Une vingtaine de personnes composent le sérail. En bas de l’échelle, un petit secrétaire et cinq pucelles. Début janvier les familles des enfants portent plainte « pour enlèvement fait à leur insu et séduction ». Renée-Pélagie fera tout pour étouffer le scandale.

LVI
Vous me traitez fort joliment dans votre lettre et à vous en croire je serais donc la directrice des plaisirs de mon mari ? Non, Monsieur, cela n’est, ni n’a jamais été, et dans cette circonstance, comment cela serait-il, puisqu’il est très certain que mon mari n’a pas, depuis un an mis les pieds à La Coste ?

LVII
La déposition du petit secrétaire ? A titre d’enfant et de domestique il ne peut pas être cru.

LIIX
Le rire de Sade. Le rire de Sade lorsqu’il déclare « Ici je passe pour le loup-garou ». Il prie Gaufridy de lui acheter une nouvelle histoire de Provence qui s’imprime à Paris. Intervient personnellement lorsque les choses viennent à manquer en cuisine, réclamant avec force « cardes, choux fleurs, asperges, fèves, petit pois, carottes, panais, artichauts, truffes, pommes de terre, épinards, raves, radis, de la chicorée, de la laitue, du cèleri, du cerfeuil, du cresson, des betteraves et autres légumes !… »

© Marc-Antoine Serra

LIX
Au château de Silling, la dernière classe ou classe paria est occupée par les épouses.

LX
Sade et l’emploi du temps. L’emploi du temps de Sade visant à mettre le temps hors champ. Chez Beckett, Molloy compte ses pets et suce des pierres (en prenant soin de ne jamais sucer deux fois la même). Comme Molloy Sade aurait lui aussi pu s’exclamer « Extraordinaire comme les mathématiques vous aident ! ». Cette manie des chiffres. Cette comptabilité délirante qui a d’autres moments le rendra fou lorsqu’il entreprendra d’interpréter certains signaux de son épouse.

LXI
Le caractère panique de Donatien. Son énergie face aux plaisirs. Son goût du plein air. Il n’a pas encore contaminé le trésor de la langue par le crime. Il n’est pas encore un écrivain.

(…)